Il y a longtemps, ailleurs. Mai 1968 Je naquis le 30 novembre 1953 dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Je fis mes études dans un pensionnat religieux, au coeur d'une grande ville provinciale grise et respectueuse des bons usages. Mon vécu réel est bien éloigné de l'information objective que je viens d'écrire. Certes, je suis bien née en 1953, etc., mais j'ai grandi dans un monde que j'ai créé à la mesure de mes aspirations et de mes désirs. Je n'ai jamais éprouvé le besoin de partager mon univers avec qui que ce soit. Je me comportais en sorte que l'on respectât ma tranquillité. Aucun parent, aucun éducateur ne pouvait me considérer comme une enfant différente ou difficile car, en apparence, je me pliais aux coutumes, à la morale, à la religion de mon milieu.
Vint le mois de mai 1968. J'avais quinze ans, un espoir insensé se fît jour en moi, j'allais peut-être trouver à l'extérieur les échos de mon monde intérieur. Des adolescents réclamaient la liberté. Ils s'en emparaient en lançant des pavés du haut de barricades élevées dans les rues parisiennes. Des groupes enfiévrés discutaient des heures entières sur les pelouses des universités. Nous voulions aimer, nous voulions rêver, nous voulions dévorer la vie sans frein ni garde-fou. C'est à peu près à cette époque que je commençai à prendre au sérieux mes écrits. Depuis quelques années déjà, j'aimais noircir des pages de mon écriture désordonnée. Je racontais les épisodes de ma vie intérieure sans jamais mentionner les événements. Seul mai 68 figure dans mes «cahiers privés» comme je les appelais. Je fis mes délices des inscriptions qui fleurissaient sur les murs des universités parisiennes. «Soyez réalistes, demandez l'impossible.» «La vie est ailleurs.» «Il est interdit d'interdire.» Autant de graffitis qui devinrent bien vite mes credo favoris et ornèrent les murs de ma chambre provinciale. Je découvris que j'étais jeune. Je commençai à avoir envie de m'amuser et de m'enfuir loin de ma ville grise. «Sous les pavés, la plage !»
J'avais écrit une nouvelle. J'avais commencé un roman. J'imaginais des histoires dont les héros, toujours splendides, ne connaissaient aucune limite. Ils ne respectaient aucune loi de ce monde, ils ne buvaient ni ne mangeaient, ils faisaient l'amour à en perdre le souffle, à en perdre la vie. Les mondes que je décrivais, s'ils étaient beaux, n'étaient pas dépourvus de cruauté ni de violence. Les hommes y martyrisaient les femmes avant d'en devenir éperdument amoureux. Plus rarement l'inverse. Pourtant, mes parents formaient un couple calme et aimant, moi-même j'étais une enfant charmante, en bonne santé. Je n'ai jamais su d'où je tirais mes modèles, j'ai fini par croire que je les avais créés à partir du néant, comme Dieu l'avait fait pour Adam.

Et si nous étions libres