LES AILES DE LA LIBELLULE

Il était une fois une princesse, Terrencielle, qui voulait apprendre l’art de voler. Elle savait que cela lui donnerait le pouvoir de se déplacer selon son désir, à tout instant comme le font les oiseaux.
Voyant un merle se poser sur un muret de son jardin, elle l’interrogea :

« Bonjour merle radieux. Peux-tu me dire comment moi aussi je pourrais voler ?
- Oui. Entre dans le rêve de cette libellule et envole-toi avec elle, répondit-il. »

Une libellule venait en effet de se poser sur l’accoudoir de son fauteuil. La princesse se projeta immédiatement dans l’insecte auquel elle s’identifia. Aussitôt elle entendit des rires de jeunes filles et s’envola vers les roses qui tapissaient l’arcade de l’escalier menant au bassin. Elle discerna alors leur conversation qui s’interrompit pour la saluer. Elle se tourna vers la rose qui l’avait appelée et se posa toute frémissante sur un de ses pétales. Une autre voix l’interpella sous le couvert des feuilles et elle la rejoignit.

Terrencielle passait d’une voix à l’autre, au gré de ses découvertes. Ainsi elle survola la pièce d’eau, virevolta dans les roseaux, se posa sur un nénuphar et joua avec les reflets du soleil. La princesse était un peu étourdie, car cela n’avait aucun sens. Alors elle eut envie que cela lui plaise et elle se souvint qu’elle voulait apprendre à voler. Or c’est ce qu’elle était en train de faire et elle se demandait quel intérêt cela avait, au-delà de la première surprise. Maintenant qu’elle s’interrogeait, les voix l’appelaient pour lui répondre.

Ainsi elle voulut goûter la fraîcheur de l’ombre humide, et la cascade d’un ruisseau l’appela, puis des pierres que contournait le torrent, puis encore la mousse sur une souche renversée sur le bord : et ce qu’elle avait demandé était là, elle avait rejoint l’ombre de la passerelle qui enjambait l’écluse du bassin. Enthousiaste la princesse se demanda comment être une libellule dans sa vie et voler de réponse en réponse à la rencontre de tout ce qu’elle pouvait souhaiter : instantanément son rêve se dissipa, la libellule se tenait sur la couverture de son livre.

Terrencielle se leva de son fauteuil, traversa la terrasse et entra dans sa chambre. « Qui sait, les objets parlaient peut-être aussi…» Elle regarda le crayon qui était sur la table, fit un avec lui et passa mentalement des feuillets au stylo, au carnet, au sous-verre, au pied de la lampe, au vase et à ses quelques roses, mais rien ne se passait. « Que voulait-elle ? Voler ? Et pourquoi ? Pour aller de souhait en souhait et s’en réjouir comme elle venait de le faire ? Mais quelle attention aimante pouvait-on avoir pour des choses inertes ? »

A cet instant elle entendit un gémissement :

 « Tu me fends le coeur, Princesse, dit l’un des feuillets qui commença à se déchirer.
- Feuillet, si tu te meurtris, moi je m’écoule, renchérit le stylo en un spasme désespéré.
- Pourquoi te répands-tu, Stylo ? supplia la table. Si tu t’écoules parce que Feuillet se déchire, moi je me couche, et son pied droit se plia, le plateau s’inclina et tout ce qu’il portait glissa au sol. Le joli vase de roses se brisa sur le parquet.
- Si tu te couches, Table, parce que Stylo s’écoule et que Feuillet se déchire, nous, Gravures nous nous décrochons et nos verres se brisent.
- Si Gravures se brisent, je claque, s’exclama Porte-fenêtre en s’ouvrant brutalement et en renversant l’étagère des disques.
- Je fais tout s’envoler,

chanta Courant d’air dans un souffle puissant, parce que Porte Fenêtre claque, Gravures se décrochent, Table se couche, Stylo se répand, et Feuillet se déchire. Ciel s’illumine, Tonnerre gronde et Foudre tombe sur le toit de l’appentis où travaillait le vieux jardinier. Pluie tombe à verse, la princesse éclate en sanglots. Soudain des cris se font entendre dehors, des pas se précipitent autour d’un homme évanoui sur les graviers. La princesse reconnaît le jardinier, elle s’agenouille et pose ses mains sur lui en souhaitant de toutes ses forces qu’il vive, lui le cœur tendre de la maisonnée depuis tant d’années. Le soleil revient. Le chant d’un merle s’élève depuis le pignon du toit, une libellule se pose sur le bord de la fenêtre, les roses retrouvent leur babil et leurs rires, les yeux du jardinier s’ouvrent en un sourire pour le visage attentif penché sur lui.

Quand la princesse revint dans sa chambre, tout était sens dessus dessous, la bourrasque avait tout renversé. Elle était bouleversée par le souhait qui s’était formulé en elle pour le jardinier.
Voler pouvait emmener très loin.

Conte 22 de « Contes pour apprendre à voler » de Jean Pascal Debailleul et Christine Pâris. Le courrier du Livre 2011
http://www.editions-tredaniel.com/contes-pour-apprendre-voler-p-4127.html