Depuis trente ans, Marion Kaplan explore nos paysages alimentaires. Du végétalisme à la méthode Kousmine, aucun régime ne lui a échappé.
Elle avoue : “ J’y ai chaque fois cru comme une intégriste ! ” Nous sommes allés lui demander quel bilan elle tirait de cette nourrissante traversée. Une seule référence, en fin de compte : notre propre sensorialité.

Peut-être en raison de ses origines familiales - parents grands-bourgeois ; sa mère, Francine Gomez, fut célèbre sous le nom de “ madame Waterman ” -, Marion Kaplan n’a pas eu une enfance aussi facile que l’on pourrait croire. Anorexie et boulimie se sont succédées dans des cycles à vous donner le mal de mer. Son karma. Elle décida d’y échapper. Une psychothérapie, longue, lui permit de faire craquer la couche emprisonnante majeure : la peur. Peur de l’estomac vide. Peur de l’estomac plein.

Nouvelles Clés : Se pourrait-il qu’à la base de tous nos dérèglements alimentaires il y ait une peur archaïque ?
Marion Kaplan : Disons une culpabilité, qui entre peut-être en résonance avec la peur très ancienne de mourir de faim. Dans le monde civilisé, ça commence très jeune : le bébé sait, en principe, ce qu’il a envie de manger - et comment et quand. Mais rapidement, il apprend que cela ne convient pas à ses parents. À coups de “une cuillère pour maman” et de “une cuillère pour papa”, on va systématiquement lui désapprendre, à heures fixes, ses élans instinctifs. Les parents sont tellement culpabilisés par rapport à l’alimentation de leurs enfants qu’ils n’y voient rien.

N.C. : Les comportements alimentaires, les régimes, les solutions diététiques sont devenus votre grande cause... Vous en tirez quelle leçon ?
M.K. : Qu’il est très important de se méfier des théories, des schémas, des régimes qui nous emprisonnent et nous momifient. Nous vivons à une époque où tout est fait pour étouffer nos instincts. Inondés à longueur d’année sous une pléthore de produits hors-saisons venus du monde entier, on nous moule dans des habitudes à la fois luxueuses, culpabilisantes et mortifères. Ainsi, il “ faut absolument ” : prendre un solide petit-déjeuner, ou boire beaucoup de laitage (à tous âges - alors que la nature a inventé ça pour les nourrissons !), ou ne pas dîner trop lourd, ou ne manger que des céréales... sous peine des pires ennuis. Alors qu’au départ de toute guérison, on apprend qu’il faut surtout, d’abord, retrouver son instinct individuel et s’y fier. Ai-je vraiment faim ? De quoi ? Cru ? Cuit de quelle façon ?

N.C. : Vous-même, pour parvenir à ranimer vos sens, vous avez essayé tous les régimes imaginables...
M.K. : Dès qu’un nouveau régime sortait, je l’essayais. Par exemple, un grand diététicien disait qu’il fallait ne manger qu’une seule sorte de fruit par repas - rien que des pommes, ou des bananes, ou des pêches... - j’y allais à fond. Ou bien M. Atkins annonçait, comme Montignac, que l’on pouvait se contenter de protéines et de graisse, et se priver de sucre - j’y croyais et mettais ça en pratique. Ou bien j’apprenais que l’idéal était végétalien (végétarien strict) - j’y croyais encore... Chaque fois, je devenais une véritable intégriste. Et ça pouvait durer des mois, voire des années. Or, la plupart des méthodes ont du bon, mais le dogmatisme fait toujours tort - j’ai plusieurs fois failli me retrouver à l’hôpital ! Ce qui est essentiel, c’est de fonctionner dans une démarche d’ouverture. Certains vous diront que l’homme des origines se gorgeait de viande fraîche avant de s’écrouler dans un long sommeil - et qu’il faut donc faire un copieux dîner. D’autres, les Chinois par exemple, avanceront qu’il faut au contraire manger le matin et jeûner le soir. La médecine ayurvédique de l’Inde préférera, elle, un solide repas “ à l’heure où la bile est abondante ”, c’est-à-dire à midi. La dernière théorie qui m’ait bien plu est celle des compatibilités par groupes sanguins : le groupe O serait le plus ancien et remonterait au paléolithique - des mangeurs de viande et de racines - ; le groupe A serait venu après et correspondrait aux tout débuts de l’agriculture - donc plus mangeurs de végétaux - ; puis serait apparu le groupe B, avec les migrations asiatiques - un système immunitaire plus adaptable, plus pastoral - ; enfin aurait émergé le groupe AB, moderne, délicat et subtil... Tout cela est à la fois vrai et faux - en fonction du contexte, du lieu, du moment, de la culture... Mais plutôt que de nous enfermer dans des doctrines, commençons par nous consulter nous-même - nous savons aujourd’hui qu’il n’y a pas deux individus identiques sur cette planète - et, devant notre frigo ouvert, demandons-nous en toute conscience : “ De quoi ai-je vraiment envie ? ”

N.C. : Une de vos grandes rencontres a été celle du Dr Kousmine, cette femme médecin d’origine russe qui s’était rendue compte que l’alimentation pouvait influer sur le déclenchement ou la guérison de maladies. Ensemble, vous avez écrit plusieurs livres...
M.K. : J’ai rencontré le Dr Kousmine après que plusieurs de mes propres couches d’automatisme avaient été dissoutes. J’ai été très séduite par son approche, même si nous ne nous entendions pas sur tout. L’une de ses grandes idées concernait l’huile, dont elle disait à juste titre qu’elle devait être de première pression et pressée à froid. Mais elle croyait à l’huile de tournesol, alors que moi, je m’efforçais de la faire venir à l’huile d’olive. Elle était géniale, mais je la trouvais trop axée sur les gens malades.

N.C. : Alors que vous aviez déjà connu votre “révélation” de la cuisine à la vapeur !
M.K. : Oui. Devenue journaliste dans la presse régionale, j’avais un jour rencontré Marcel Cocard. Ce vieil ingénieur chimiste avait, lui aussi, connu un parcours étonnant, à travers la guerre, les gaz, etc. Une gueule cassée. Un jour, par hasard, il avait fait cuire des tripes à la vapeur et s’était aperçu que c’était beaucoup plus digeste. Intrigué, il avait cherché à comprendre et s’était lancé dans l’étude approfondie de l’histoire de la cuisine à vapeur. Ça commence en Chine, il y a six mille ans, ça traverse l’histoire mésopotamienne, puis le bassin méditerranéen, etc. Tout un art, que Cocard a retrouvé. Les plus sages des anciens cuisiniers avaient compris qu’il fallait empêcher la vapeur de devenir trop chaude - au-delà de 100°C, les éléments nutritifs sont dégradés et les sels minéraux précipités dans l’eau. Par contre, si vous ne mettez pas de couvercle, la vapeur ne peut se concentrer et s’échappe. L’idéal est une température de 80°C. Marcel Cocard avait donc fait façonner la casserole à vapeur idéale, le plus rationnellement possible, avec un alliage métallique non toxique et de gros trous (plus les trous sont petits, plus la température monte), un couvercle ad hoc, etc.

N.C. : Y-a-t-il une spiritualité de la cuisine ?
M.K. : J’ai traversé toutes sortes de convictions et de pratiques avant de comprendre le Dalaï-Lama quand il dit : “ Vous pouvez croire en Dieu ou ne pas croire en Dieu, l’important est que cela vous aide à vivre. ” Se mettre en situation de stress intense en s’obligeant à croire, ou à ne pas croire, n’est pas sain. Pour moi, c’est en continuité avec la nécessité de retrouver notre sensorialité en matière alimentaire. Il nous faut réveiller nos sens pour retrouver le Sens. Chacun à sa façon.




Pour une santé Kasher

Pour une santé Kasher

Sylvie Bensimon, Marion Kaplan - 15.00€ 14.25 € (-5%)
Date de parution: 04.2009